Le Vieux Fort

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Devant vous se dresse le Vieux Fort, un véritable colosse de pierre qui a traversé les siècles. Mais avant toute chose, arrêtez-vous un instant face à la statue en marbre blanc qui trône devant le pont. C'est le comte Johann Matthias von der Schulenburg, le sauveur de Corfou. Pour comprendre pourquoi cet officier allemand au nom parfaitement imprononçable pour les habitants a droit à sa statue ici, il faut remonter à l'été 1716. L'Empire ottoman débarque, bien décidé à s’emparer de l'île. Les forces sont ridiculement disproportionnées : environ 30 000 assiégeants face à une poignée de défenseurs, à peine 2 500 à 5 000 hommes selon les chroniques. Devant la panique générale des locaux qui préparent déjà leurs valises pour s’enfuir, Schulenburg prend les choses en main. Alors commandant sous contrat avec la République vénitienne, il met ses capacités à l’œuvre et calme les esprits, enrôle tous les hommes valides pour organiser une défense acharnée. La bataille fait rage pendant des semaines, jusqu'à ce qu'un coup de pouce météo décisif s'en mêle : une immense tempête s'abat sur l'île au mois d'août, coulant une partie de la flotte ottomane et poussant l'envahisseur à battre en retraite. Les Corfiotes y voient un miracle divin, mais la République de Venise sait ce qu'elle doit à son commandant. Elle accorde à Schulenburg un privilège rarissime : faire sculpter cette statue de son vivant, vers 1718, le représentant fièrement en général romain. L'anecdote ne s'arrête pas là. Deux ans après le siège, un nouvel orage effroyable frappe le fort et la foudre s'abat à plusieurs reprises sur le site. Alors que les dégâts sont nombreux, la statue du comte reste totalement intacte, gravant définitivement sa légende dans le marbre. En franchissant aujourd'hui le canal du Contrafossa qui isole la citadelle, vous pensez peut-être entrer dans un simple fort vénitien. En réalité, vous traversez mille ans d'histoire. D'abord fortifié par les Byzantins au VIe siècle pour se protéger des invasions, puis renforcé par les Angevins, le site a été profondément remodelé par les Vénitiens au XVIe siècle. Ce sont eux qui ont creusé ce fossé maritime et dessiné ces imposants bastions pour résister aux tirs d'artillerie. Plus tard, les Britanniques y ont aussi laissé leur empreinte, avec une vaste caserne qui abrite aujourd'hui la bibliothèque ou encore l'étonnante église Saint-Georges aux allures de temple antique. La victoire de Schulenburg a fait tellement de bruit dans toute l'Europe qu'elle a même inspiré Antonio Vivaldi, qui a composé une œuvre musicale, Judith triomphante, pour célébrer l'événement. Pas mal pour un militaire qui a simplement refusé de céder du terrain !

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