
Histoire de Mulhouse : de la République indépendante à la ville industrielle (2026)
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Pendant près de trois siècles, Mulhouse n'a été ni française ni allemande, et à peine alsacienne. Entourée de terres appartenant au royaume de France dès 1648, la ville a vécu en République indépendante, alliée aux cantons suisses, jusqu'à voter elle-même son rattachement en 1798. Cette histoire de Mulhouse, faite d'indépendance revendiquée puis de ralliements choisis, explique pourquoi la cité a longtemps porté le surnom de Manchester français plutôt que celui d'une ville alsacienne comme les autres. Si l'idée de remonter le passé d'une ville en marchant dans ses rues vous parle, le parcours audioguidé Ryo du centre historique de Las Vegas raconte une trajectoire inverse : une ville née d'un pari en quelques décennies, là où Mulhouse a mis plus de mille ans à se construire.
Vous découvrirez ici pourquoi une ville frontalière a préféré s'allier à la Suisse plutôt qu'au royaume de France pendant deux siècles et demi, comment trois industriels ont fait de Mulhouse la capitale française du tissu imprimé dès 1746, pourquoi certaines rues du centre-ville portent encore des traces de l'annexion allemande de 1871, et ce qu'il reste aujourd'hui de ce passé dans les musées, les façades peintes et jusque dans l'université qui a repris le flambeau de la chimie textile locale.
Aux origines de Mulhouse : un village entre Rhin et Ill
Le nom de Mulhouse apparaît pour la première fois dans un document de 803, sous la forme latinisée de Mulinhusen. L'étymologie ne laisse guère de place au doute : Mühle, le moulin, et Hausen, les maisons. À cette époque, le site n'est qu'un modeste hameau agricole installé sur un bras marécageux de l'Ill, protégé par les eaux plus que par des fortifications. Rien, dans ces premiers siècles, ne laisse deviner la place que la ville occupera un jour dans l'histoire industrielle française.
Le village grandit lentement autour d'un moulin et d'une chapelle, au carrefour de chemins reliant le Rhin aux contreforts vosgiens. Un marché hebdomadaire s'y installe, puis une foire annuelle attire les marchands des environs. Au XIIe siècle, Mulhouse appartient aux terres d'Empire et dépend directement de l'évêque de Strasbourg avant de passer sous l'autorité des Habsbourg, qui en confient l'administration à des baillis impériaux.
Les décennies qui précèdent le XIVe siècle ne sont pas paisibles. Les seigneurs locaux multiplient les tentatives d'annexion et les péages abusifs sur les routes commerçantes traversant le territoire mulhousien. La charte impériale de 1308 répond directement à cette pression : l'empereur Henri VII de Luxembourg accorde à Mulhouse le statut de ville libre d'Empire, avec autonomie administrative, droit de battre monnaie locale et de rendre justice.
Ce statut change tout. La petite bourgade rurale devient une cité de plein droit, avec ses propres remparts, son conseil municipal et sa capacité à négocier directement avec l'empereur plutôt qu'avec un seigneur intermédiaire. Cette autonomie profite d'abord à l'agriculture et au tissage familial, activité domestique qui deviendra plus tard la spécialité industrielle de la ville : les registres de l'époque mentionnent déjà des tisserands de lin installés près de l'Ill, dont l'eau sert au blanchiment des toiles.
Si vous marchez aujourd'hui sur la Place de la Réunion (Place de la Réunion, 68100 Mulhouse, noté 4.5/5 sur Google pour 1.3K avis), vous foulez l'emplacement approximatif de ce premier bourg médiéval. Rien du village d'origine n'a survécu aux incendies et aux reconstructions successives, mais le tracé des rues autour de la place garde la mémoire de cette implantation initiale, resserrée autour du point d'eau et du marché.

Mulhouse, ville libre d'Empire au Moyen Âge
Le statut de ville libre d'Empire ne suffit pas à garantir la sécurité. Pour renforcer sa position, Mulhouse rejoint en 1354 la Décapole, une ligue de dix villes impériales d'Alsace regroupant notamment Strasbourg, Colmar et Sélestat. L'alliance mutualise les moyens militaires et diplomatiques face aux ambitions des grandes maisons nobles et, plus tard, face aux raids des mercenaires démobilisés qui ravagent la région au XVe siècle.
À l'intérieur de ses remparts, la ville s'organise autour d'un magistrat élu et de corporations de métiers qui pèsent lourd dans les décisions municipales : tisserands, tanneurs, bouchers et merciers disposent chacun d'une représentation. Cette organisation, plus proche du modèle des cités suisses que de la féodalité française, explique en partie le rapprochement ultérieur avec la Confédération helvétique.
Au tournant du XVIe siècle, Mulhouse compte environ 3 500 habitants intra-muros, protégés par des remparts percés de quatre portes principales. La ville vit essentiellement du commerce du blé, du vin et des toiles de lin, échangés lors de foires qui attirent des marchands de Bâle, de Fribourg-en-Brisgau et de la vallée du Rhône. Cette économie de carrefour façonne déjà une mentalité tournée vers l'échange plutôt que vers l'autosuffisance paysanne typique des campagnes alsaciennes voisines.
Les tensions avec les autres membres de la Décapole se multiplient pourtant à partir du XVe siècle. Mulhouse, plus tournée vers le Rhin supérieur et les cantons suisses que vers Strasbourg, se sent de moins en moins représentée dans une ligue dominée par des intérêts strasbourgeois, notamment autour des droits de douane sur l'Ill et le Rhin. En 1515, après plus d'un siècle et demi de cohabitation, Mulhouse quitte officiellement la Décapole, un choix stratégique assumé : se tourner définitivement vers Bâle et les cantons suisses plutôt que vers les puissances alsaciennes et françaises.
La région n'est pas épargnée par les troubles du XVIe siècle. En 1525, la Guerre des Rustauds embrase la Haute-Alsace : des colonnes de paysans révoltés contre les redevances seigneuriales assiègent plusieurs villes du secteur. Mulhouse, bien fortifiée et alliée aux cantons suisses depuis peu, échappe au sac mais accueille des réfugiés fuyant les campagnes environnantes, preuve que son statut particulier commence déjà à jouer un rôle protecteur. Vous retrouverez dans la section suivante comment ce même basculement de 1515 s'accompagne d'un changement religieux tout aussi déterminant.

La Réforme protestante et le tournant de 1523
En 1523, le conseil de Mulhouse autorise la prédication réformée dans les églises de la ville, un an à peine après que Zurich a basculé sous l'influence de Zwingli. La proximité avec Bâle, où Œcolampade anime une Réforme active, pèse lourd dans la décision. La messe catholique n'est toutefois abolie définitivement qu'en 1529, lorsque le Grand Conseil tranche la question quelques jours à peine après Bâle, et les biens du clergé séculier passent alors à l'administration municipale.
Ce choix religieux n'a rien d'anodin sur le plan politique. En adoptant la Réforme dans sa version suisse plutôt que luthérienne, Mulhouse s'éloigne un peu plus des villes alsaciennes restées catholiques ou passées au luthéranisme allemand, et se rapproche mécaniquement des cantons réformés de Bâle, Zurich et Berne. Le basculement confessionnel accompagne et renforce le basculement diplomatique déjà amorcé après le départ de la Décapole.
Contrairement à d'autres villes d'Empire, Mulhouse ne connaît pas de guerre de religion interne majeure : la conversion se fait par décision du conseil, sans affrontement armé notable dans les murs. Cette stabilité religieuse, rare dans l'Europe du XVIe siècle, contribuera à la réputation de neutralité et de tolérance que la ville cultivera pendant les deux siècles suivants, notamment envers les huguenots français et les protestants alsaciens en délicatesse avec leurs seigneurs catholiques.

La République de Mulhouse, alliée des cantons suisses
La même année 1515, Mulhouse signe un traité de combourgeoisie avec Bâle et Soleure, rapidement élargi aux autres cantons suisses. Ce n'est pas une adhésion à la Confédération helvétique, Mulhouse n'en deviendra jamais membre à part entière, mais une alliance défensive et commerciale qui vaut à la ville une protection militaire suisse en échange d'un soutien diplomatique et de facilités commerciales. Naît alors ce que les historiens appellent la République de Mulhouse, une cité-État indépendante au cœur de l'Alsace.
Le moment ne pouvait pas mieux tomber. En 1648, le traité de Westphalie qui met fin à la guerre de Trente Ans cède la majeure partie de l'Alsace au royaume de France. Mulhouse, seule ou presque parmi les villes de la région, conserve son indépendance grâce à son alliance suisse : la République devient une enclave neutre entourée de territoire français, une situation diplomatique presque unique en Europe occidentale à cette époque.
Cette neutralité a des conséquences économiques considérables. Pendant que l'Alsace environnante subit les ravages de la guerre de Trente Ans puis les guerres de Louis XIV, Mulhouse échappe largement aux troupes de passage et aux réquisitions. Marchands et artisans protestants persécutés ailleurs, notamment après la révocation de l'édit de Nantes en 1685, trouvent refuge dans une ville qui ne reconnaît ni l'autorité du roi de France ni celle de l'évêque catholique de Strasbourg.
La République s'organise autour d'un Grand Conseil et d'un Petit Conseil, composés de représentants des corporations, qui votent les lois, gèrent les finances et rendent la justice. Mulhouse frappe sa propre monnaie, entretient une petite garnison et négocie ses propres traités commerciaux, notamment avec les villes rhénanes et les cantons suisses. Certains documents diplomatiques de l'époque évoquent même familièrement la ville comme un vingt-troisième canton, bien que ce statut n'ait jamais eu d'existence juridique dans la Confédération.
Cette prospérité tranquille attire aussi des savoir-faire venus d'ailleurs. Des familles de marchands et d'artisans suisses, alémaniques ou huguenots s'installent à Mulhouse au cours du XVIIe siècle, apportant avec elles des techniques de teinture, de tissage et de commerce international qui préparent, sans le savoir encore, l'essor industriel du siècle suivant. La population de la République passe ainsi d'environ 4 000 habitants en 1650 à plus de 6 000 à la veille de la Révolution française, une croissance modeste mais continue, portée par une immigration qualifiée plutôt que par la seule natalité.
Sur le plan symbolique, la République entretient un rapport ambigu avec ses voisins français. Les registres douaniers de Mulhouse traitent le royaume de France comme un partenaire commercial de premier plan, le principal débouché pour les toiles et les grains produits localement, tout en maintenant une frontière politique stricte. Vous mesurez sans doute déjà le paradoxe : au XVIIIe siècle, en pleine terre française, une ville continue de vivre selon ses propres lois, sa propre religion officielle et ses propres alliances, à quelques kilomètres à peine des garnisons du roi Louis XV. Ce paradoxe durera jusqu'en 1798, presque un siècle et demi après que le reste de l'Alsace est devenu française.
Une position frontalière qui a façonné son destin
Cette histoire particulière n'est pas qu'une question de traités : elle tient aussi à la géographie. Mulhouse se trouve à environ 30 kilomètres de Bâle, en Suisse, et à moins de 40 kilomètres de la frontière allemande actuelle, dans une zone où le Rhin sépare depuis des siècles des cultures politiques différentes sans jamais vraiment séparer les échanges économiques.
Cette proximité explique pourquoi la ville a pu, à différentes époques, s'allier aux cantons suisses, subir l'annexion allemande, puis redevenir française sans que sa vie quotidienne change radicalement de rythme. Les foires, les mariages et les réseaux marchands ont toujours traversé ces frontières plus facilement que les traités ne le laissent supposer. Aujourd'hui encore, un habitant de Mulhouse peut travailler à Bâle le matin et rentrer déjeuner chez lui, une réalité transfrontalière héritée directement de cette histoire longue.

Le rattachement à la France en 1798
La Révolution française bouleverse l'équilibre qui avait permis à la République de survivre pendant deux siècles et demi. Dès 1792, la France révolutionnaire supprime les enclaves et repense ses frontières douanières : les tissus mulhousiens, jusque-là exportés en franchise vers un royaume voisin, se retrouvent brutalement taxés comme une marchandise étrangère. Pour une économie déjà tournée vers l'impression sur étoffes et le commerce textile, la perte d'accès facile au marché français devient vite insupportable.
Après plusieurs années de négociations et de pressions économiques, le conseil de la République organise un vote. Le 4 mars 1798 (15 ventôse an VI dans le calendrier révolutionnaire), les citoyens de Mulhouse choisissent de rattacher leur cité à la France. Le geste est présenté, à l'époque comme aujourd'hui, comme une décision librement consentie plutôt que comme une annexion : c'est bien Mulhouse qui demande à rejoindre la République française, et non l'inverse.
La place centrale de la ville, jusqu'alors simple place du marché, prend le nom de Place de la Réunion pour commémorer cet événement fondateur, un nom qu'elle porte encore aujourd'hui. Le choix n'est pas seulement symbolique : il correspond à un pari économique. En intégrant le territoire douanier français, les manufactures mulhousiennes accèdent enfin sans entrave à l'un des plus grands marchés intérieurs d'Europe, au moment précis où la révolution industrielle s'apprête à transformer leur activité en profondeur.
La révolution industrielle et l'essor du textile
L'industrie qui a fait la réputation de Mulhouse ne date pas de la Révolution : l'histoire industrielle de Mulhouse commence en 1746, cinquante ans avant le rattachement à la France. Trois industriels, Samuel Koechlin, Jean-Jacques Schmalzer et Jean-Henri Dollfus, fondent la première manufacture d'indiennes de la ville, ces toiles de coton imprimées de motifs colorés très prisées dans toute l'Europe.
Le timing n'est pas un hasard. Depuis 1686, le royaume de France interdit purement et simplement la production et l'importation de toiles de coton imprimées, pour protéger ses manufactures de soie et de laine. Cette interdiction ne sera levée qu'en 1759. Pendant plus de soixante-dix ans, la République indépendante de Mulhouse, elle, échappe totalement à cette loi française : elle peut produire, imprimer et vendre librement ce que la France interdit chez elle. Cette anomalie juridique, directement liée au statut d'indépendance de la ville, explique pourquoi l'industrie textile mulhousienne prend une telle avance sur ses concurrentes françaises avant même que Mulhouse ne devienne française.
Le rattachement de 1798 change encore la donne, mais dans le bon sens cette fois : les manufactures mulhousiennes, déjà expérimentées et compétitives, accèdent sans droits de douane à l'ensemble du marché français. La croissance qui suit est spectaculaire. En 1826, les industriels de la ville fondent la Société Industrielle de Mulhouse, une association qui finance la recherche technique, l'enseignement professionnel et l'innovation mécanique, un modèle rare pour l'époque. Dès le milieu du siècle, l'agglomération compte plusieurs dizaines de manufactures d'impression et exporte ses toiles jusqu'en Amérique du Sud et dans l'Empire ottoman.
L'impression sur étoffes entraîne dans son sillage toute une industrie mécanique. La famille Koechlin, déjà présente dans le textile, fonde des ateliers de construction de machines qui deviendront la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (SACM), fabriquant locomotives, machines textiles et plus tard automobiles. En quelques décennies, Mulhouse cesse d'être une ville textile pour devenir un pôle industriel complet, comparable par sa diversité aux grandes cités manufacturières britanniques.
Cette croissance industrielle a un coût social que les industriels mulhousiens tentent, avec un succès inégal, d'atténuer. Dès 1853, la Société Mulhousienne des Cités Ouvrières construit des quartiers entiers de maisons individuelles destinées aux ouvriers du textile, avec jardin et accès à la propriété à crédit. Le modèle, étudié dans toute l'Europe industrielle de l'époque, préfigure les cités-jardins du XXe siècle et vaut encore aujourd'hui à certains quartiers mulhousiens une reconnaissance patrimoniale.
La population de la ville explose sous l'effet de cette industrialisation : d'environ 6 000 habitants en 1798, Mulhouse dépasse les 60 000 habitants intra-muros à la fin du XIXe siècle, portée par l'arrivée massive d'ouvriers venus des campagnes alsaciennes et de Suisse voisine.

Mulhouse, le « Manchester français »
Le surnom de Manchester français, que les voyageurs du XIXe siècle attribuent à Mulhouse, n'a rien d'une exagération touristique. Comme la cité britannique, Mulhouse concentre au même endroit la filature, le tissage, l'impression et la mécanique textile, avec une productivité et une taille d'usines sans équivalent en France à cette époque. Dans les années 1860, la ville et son agglomération immédiate comptent parmi les tout premiers centres mondiaux d'impression sur étoffes, exportant vers l'Europe entière et jusqu'aux Amériques.
Cette spécialisation textile entraîne, presque mécaniquement, la naissance d'une industrie chimique locale : teindre et fixer les couleurs sur coton demande des colorants de plus en plus sophistiqués. Dès 1822, une École de Chimie ouvre ses portes à Mulhouse pour former les techniciens dont les manufactures ont besoin, plusieurs décennies avant que la chimie industrielle ne devienne une discipline reconnue ailleurs en France. Cette école est directement à l'origine de la vocation scientifique que la ville conservera bien après le déclin du textile.
Le prix social de cette réussite reste réel. Les journées de travail dans les filatures dépassent souvent douze heures, le travail des enfants demeure courant jusque dans les années 1840, et les épidémies de choléra frappent durement les quartiers ouvriers les plus densément peuplés. Les cités ouvrières évoquées plus haut répondent en partie à ces tensions, mais elles ne concernent d'abord qu'une minorité de salariés, souvent les plus qualifiés.
Vous croiserez encore aujourd'hui les traces de cet âge d'or textile en vous promenant dans le centre-ville : façades d'anciens comptoirs commerciaux, hôtels particuliers d'industriels, entrepôts reconvertis. Le Musée de l'Impression sur Étoffes (14 Rue Jean-Jacques Henner, 68100 Mulhouse, noté 4.3/5 sur Google pour 595 avis), installé depuis 1833 dans les anciens locaux de la Société Industrielle de Mulhouse, conserve l'une des plus riches collections textiles au monde, avec plus de six millions d'échantillons d'étoffes imprimées.
L'annexion allemande, 1871-1918
La défaite française face à la Prusse en 1871 rattrape Mulhouse soixante-treize ans à peine après son adhésion volontaire à la France. Le traité de Francfort, signé en mai 1871, cède l'Alsace et une partie de la Lorraine au nouvel Empire allemand. Mulhouse devient Mülhausen, ville d'un Reichsland administré depuis Berlin, sans que ses habitants aient été consultés cette fois.
L'administration allemande germanise rapidement l'espace public : plaques de rues traduites ou renommées, enseignement en allemand imposé dans les écoles, institutions locales encadrées par des fonctionnaires venus d'outre-Rhin. Une partie non négligeable de la population, entre 10 et 15 % selon les estimations des historiens locaux, choisit l'option prévue par le traité et émigre vers la France plutôt que de devenir sujets allemands, un exode connu sous le nom d'optants.
Paradoxalement, cette annexion ne casse pas l'économie industrielle mulhousienne. Intégrée au vaste marché intérieur de l'Empire allemand, l'industrie textile et mécanique locale trouve de nouveaux débouchés, tandis que les investissements en infrastructures ferroviaires profitent à la région. La ville continue de croître sur le plan démographique et industriel pendant toute la période, même si l'identité culturelle reste fortement disputée entre les tenants de la France et ceux d'une intégration plus complète à l'Allemagne.
Le début de la Première Guerre mondiale ramène brièvement Mulhouse dans le giron français. Le 7 août 1914, les troupes françaises du général Bonneau entrent dans la ville, l'une des toutes premières offensives du conflit sur le front ouest. La libération ne dure que quelques jours : une contre-offensive allemande reprend la ville dès le 10 août, et Mulhouse restera allemande jusqu'à la fin de la guerre.
Le retour définitif à la France intervient avec l'armistice du 11 novembre 1918. Comme en 1798, la transition se fait sans grand affrontement dans les murs, mais cette fois dans un climat d'intense liesse populaire, largement documenté par la presse locale de l'époque, qui décrit des rues pavoisées de drapeaux tricolores conservés secrètement pendant près d'un demi-siècle.
Si cette histoire de frontières mouvantes entre la France et l'Allemagne vous intrigue, l'équipe Ryo a aussi raconté, dans notre article Ryo sur l'histoire du mur de Berlin, un autre épisode où une ligne sur une carte a changé la vie quotidienne de milliers d'habitants.
Les deux guerres mondiales
L'entre-deux-guerres permet à Mulhouse de refaire du français administratif la langue commune, sans effacer pour autant un siècle de germanisation culturelle qui laisse des traces durables dans les patronymes, l'architecture et même certains usages linguistiques locaux. La ville retrouve son statut de sous-préfecture du Haut-Rhin et poursuit son développement industriel, désormais tourné vers la mécanique et la chimie autant que vers le textile pur.
La Seconde Guerre mondiale rouvre la même plaie. Après l'armistice de 1940, l'Alsace-Moselle est de facto réannexée par l'Allemagne nazie, en dehors de tout cadre juridique international reconnu. Mulhouse redevient Mülhausen, les enseignes françaises disparaissent à nouveau, et des milliers de jeunes Alsaciens, dont de nombreux Mulhousiens, sont enrôlés de force dans la Wehrmacht sous le statut controversé de malgré-nous.
La libération arrive tardivement, à la fin de l'automne 1944. La 1re Armée française du général de Lattre de Tassigny entre dans Mulhouse le 21 novembre 1944, au terme de combats acharnés dans la région, tandis que Belfort et Colmar résistent encore plusieurs semaines. La ville sort de la guerre meurtrie mais épargnée par les destructions massives qu'ont connues d'autres cités alsaciennes.
Ces deux conflits, séparés d'à peine une génération, laissent une empreinte durable sur la mémoire collective locale : monuments aux morts bilingues, plaques commémoratives dans plusieurs langues, et une conscience aiguë, transmise de génération en génération, de vivre sur une frontière que l'histoire a déplacée plus souvent qu'ailleurs en France.

Reconstruction, université et renouveau d'après-guerre
La seconde moitié du XXe siècle inflige à Mulhouse un choc économique comparable, dans son ampleur locale, à celui que connaissent d'autres bassins textiles européens. La concurrence des textiles importés, moins chers, précipite la fermeture progressive des filatures et des ateliers d'impression à partir des années 1960. Plusieurs milliers d'emplois industriels disparaissent en une génération, obligeant la ville à repenser entièrement son modèle économique.
La reconversion s'appuie sur deux piliers. D'abord l'industrie automobile : à la fin des années 1960, le groupe Peugeot installe une usine d'assemblage à proximité immédiate de Mulhouse, qui deviendra l'un des principaux employeurs industriels de la région jusqu'à aujourd'hui. Ensuite l'enseignement supérieur : en 1975, l'Université de Haute-Alsace est fondée à Mulhouse, indépendante de celle de Strasbourg, avec une orientation volontairement tournée vers les sciences appliquées, la chimie et les matériaux textiles, en filiation directe avec l'ancienne École de Chimie du XIXe siècle.
Cette université de Mulhouse, aujourd'hui forte de plusieurs milliers d'étudiants, contribue à réancrer la ville dans une dynamique de recherche et d'innovation plutôt que de simple nostalgie industrielle. Elle héberge notamment des laboratoires reconnus en science des matériaux, directement héritiers du savoir-faire textile et chimique local.
En parallèle, la ville transforme son passé industriel en atout touristique et patrimonial plutôt que de le renier. C'est dans cette période que naissent ou s'ouvrent au public plusieurs grands musées qui font aujourd'hui la réputation culturelle de Mulhouse, un mouvement de valorisation que la section suivante détaille plus longuement.

Un patrimoine industriel devenu musées
Le patrimoine industriel mulhousien ne s'est pas contenté de survivre dans les livres d'histoire : cette page de l'histoire de Mulhouse occupe aujourd'hui plusieurs musées parmi les plus visités d'Alsace. La Cité de l'Automobile, Collection Schlumpf, née d'une saisie judiciaire en 1977 après la faillite des dernières grandes usines textiles des frères Schlumpf, rassemble depuis 1982 plusieurs centaines d'automobiles, dont la plus grande collection de Bugatti au monde. L'ironie n'échappe à personne : c'est l'effondrement d'une dernière grande manufacture textile qui a offert à la ville l'un de ses plus beaux musées.
À quelques rues de là, la Cité du Train, installée dans d'anciens ateliers ferroviaires, retrace l'histoire du chemin de fer français à travers une centaine de locomotives et wagons d'époque, souvenir direct du rôle industriel et logistique que la ville a joué dans le réseau ferré du XIXe siècle.
Electropolis, ouvert en 1992, complète ce triptyque en racontant l'histoire de l'énergie électrique, un clin d'œil supplémentaire à une ville qui a toujours vécu au rythme de ses machines. Transformer un passé industriel en patrimoine muséal n'est pas propre à Mulhouse : notre article Ryo sur les musées volcaniques de Clermont-Ferrand raconte une démarche patrimoniale comparable, appliquée cette fois à un héritage géologique plutôt qu'industriel.
Légendes et récits populaires autour de Mulhouse
Toutes les histoires de Mulhouse ne sont pas documentées par des chartes ou des traités. La tradition populaire raconte volontiers la légende d'un meunier installé sur l'Ill, dont le moulin aurait donné son nom au village avant même la première mention écrite de 803, un récit que les historiens jugent invérifiable mais qui colle bien à l'étymologie réelle du toponyme.
Une autre légende, plus tardive, prête au Temple Saint-Étienne un emplacement choisi par les premiers habitants pour échapper aux crues de l'Ill, l'église ayant toujours été construite sur le point le plus élevé du bourg médiéval. Vérifiable ou non, cette légende de Mulhouse rappelle combien la ville s'est construite en négociation permanente avec les caprices de sa rivière, bien avant que les ingénieurs du XIXe siècle ne la maîtrisent par des canaux et des digues.
Ce que les rues de Mulhouse racontent encore aujourd'hui
Se promener dans le centre-ville de Mulhouse revient à lire, sans le savoir, un résumé de son passé : ici, l'histoire des rues de Mulhouse se lit à même les façades et les enseignes. La rue du Sauvage, artère commerçante principale, tient son nom d'une ancienne auberge dont l'enseigne représentait un homme sauvage, un motif médiéval courant bien au-delà de l'Alsace. Plusieurs rues du centre portent quant à elles le nom des grandes familles industrielles, Koechlin, Dollfus ou Schlumberger, qui ont financé les manufactures, les écoles et les cités ouvrières évoquées plus haut.
L'Hôtel de Ville, avec sa façade Renaissance peinte de scènes allégoriques datant de 1552, occupe toujours son emplacement historique sur la Place de la Réunion, juste en face du Temple Saint-Étienne (Place de la Réunion, 68100 Mulhouse, noté 4.4/5 sur Google pour 1 642 avis). Les deux bâtiments, mairie et église, se répondent depuis près de cinq siècles au cœur d'une place qui a changé de nom, de fonction et de statut politique bien plus souvent que la plupart des places de villes françaises comparables.
D'autres villes ont fait de leurs rues et de leurs musées un même récit continu de leur histoire : c'est aussi le parti pris de notre article Ryo sur le musée d'histoire de Marseille, qui montre comment une cité méditerranéenne raconte, elle aussi, ses strates successives à travers ses collections.

FAQ
Quelle est l'histoire de Mulhouse en résumé ?
Mulhouse apparaît comme village en 803, devient ville libre d'Empire en 1308, puis République indépendante alliée aux cantons suisses de 1515 à 1798. Elle vote son rattachement volontaire à la France en 1798, connaît un essor industriel textile spectaculaire au XIXe siècle, subit deux annexions allemandes (1871-1918 et 1940-1944), avant de se reconvertir depuis les années 1970 autour de l'université, de l'industrie automobile et de ses musées industriels.
Qu'est-ce que la République de Mulhouse ?
C'est le nom donné à la cité-État indépendante que Mulhouse est devenue en 1515, alliée par traité de combourgeoisie aux cantons suisses de Bâle et Soleure. Devenue une enclave neutre en plein territoire français après 1648, elle est gouvernée par un Grand Conseil et un Petit Conseil jusqu'à son vote de rattachement à la France en 1798.
Quand et pourquoi Mulhouse a-t-elle été rattachée à la France ?
Le rattachement a lieu le 4 mars 1798, après plusieurs années de pression économique liée aux barrières douanières françaises qui pénalisaient le commerce textile mulhousien. Les citoyens votent eux-mêmes cette réunion, commémorée depuis par le nom de la Place de la Réunion, au centre de la ville.
Pourquoi Mulhouse est-elle surnommée le Manchester français ?
Le surnom vient de la concentration exceptionnelle d'activités textiles, filature, tissage, impression sur étoffes et mécanique associée, qui rapproche Mulhouse du modèle industriel britannique dès le XIXe siècle. La ville devient alors l'un des principaux centres mondiaux d'impression sur coton.
Mulhouse est-elle proche de l'Allemagne et de la Suisse ?
Oui : Mulhouse se situe à environ 30 kilomètres de Bâle en Suisse et à moins de 40 kilomètres de la frontière allemande actuelle. Cette position tri-frontalière explique en grande partie les annexions allemandes de 1871 et 1940, ainsi que les liens économiques transfrontaliers toujours actifs aujourd'hui.
Dans quel département se trouve Mulhouse ?
Mulhouse se trouve dans le département du Haut-Rhin (68), au sein de la région Grand Est, l'ancienne Alsace. C'est aujourd'hui une sous-préfecture, bien qu'elle ait longtemps rivalisé démographiquement avec la préfecture, Colmar.
Quelle est l'histoire de l'université de Mulhouse ?
Elle prend racine dans l'École de Chimie fondée en 1822 pour former les techniciens de l'industrie textile locale. L'Université de Haute-Alsace, créée en 1975 et indépendante de Strasbourg, en reprend l'orientation scientifique appliquée, en chimie comme en science des matériaux.
Peu de villes françaises peuvent se targuer d'avoir été, tour à tour, ville libre d'Empire, République alliée à la Suisse, cité française, ville allemande à deux reprises, puis à nouveau française, sans jamais perdre le fil d'une identité industrielle affirmée depuis 1746. Cette histoire de Mulhouse, faite de ruptures choisies plutôt que subies la plupart du temps, explique pourquoi la ville continue de cultiver un rapport singulier à ses frontières, à ses musées et à ses propres rues.
Mulhouse n'a pas encore son propre parcours audioguidé Ryo, mais l'application permet déjà d'explorer autrement l'histoire d'autres villes marquées, comme elle, par des frontières mouvantes ou des reconversions industrielles. Si l'envie vous prend de continuer cette exploration ailleurs en Europe, notre article Ryo sur le marathon de Bruxelles montre comment une autre ville a choisi de faire dialoguer sport et mémoire urbaine. En attendant, la meilleure façon de comprendre Mulhouse reste sans doute de marcher entre la Place de la Réunion, le quartier des anciennes filatures et les grands musées industriels qui racontent, mieux que n'importe quel livre, comment une République suisse au cœur de la France est devenue l'une des villes les plus industrielles du pays. Toute l'histoire de Mulhouse tient dans ce contraste tenace entre indépendance et intégration.
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